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La trilogie des ports : Na sua luz

Entre ciel en perpétuelle transformation et puissance d’un fleuve omniprésent, Na sua luz est une déambulation à travers un dédale de rues et ruelles, d’escaliers et de passages ombreux, dont on peine à reconnaître la cartographie comme celle de la ville qui s'offre ou celle d’une intimité chancelante, dans un récit qui prend le parti de proscrire certains mots à l'exotisme trop avidement anticipé. Comment, au terme de ce dialogue avec la cité, masse minérale olympienne, tantôt accablée d'un feu astral, tantôt otage de déluges dantesques, dire ce qui a été enseigné par le retrait, le manque et l’absence ? Quelle improbable félicité fera que le jour d’après ne ressemblera plus au jour d’avant, et comment renouer des liens dont nous avons tant désiré nous affranchir ?

Bruno Green, Lisbonne, novembre 2016.

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Les trois volumes de la Trilogie des ports sont édités par les édtions QazaQ dans la colection Maison Poésie Brest
en version digitale gratuite à télécharger sur :
Éditions QazaQ / Maison Poésie Brest
ainsi que par Silent Graphics éditions en version livre/papier
disponibles sur notre page Boutique.

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    Al-Ushbuna, nature immense avec excès de ciel, massive et placide. À mes pieds, ta vieille ville repose, un temps de retard, une tranquillité d’avance. Tes pavés de basalte monochromes dessinent avec douceur les vagues de ma mélancolie, alors que les jacarandas explosent en camaïeux de bleu, de rose ou de mauve ; dans quelques jours, des pas polyglottes et insouciants fouleront un tapis lavande.

    Rainha dos mares, tes fragrances ne sont pas celles de tes rivales, tu as parlé toutes les langues, embrassé toutes les croyances. Vigie occidentale, minérale et fluide, convoitée, offensée, bafouée, toujours miraculée, ville d’éternel départ te languissant sur ton mouillage, tu as tant cherché à te détacher du continent qui est le tien.

    Aveuglement irisé, la douche luminescente s’écrase en flaques, brûle tout ce qui peut s’oublier d’un jour sur l’autre. Entre quais immobiles de pierre blanche et chape de ciel pur vibrant sur les corps accablés et les esprits frappés d’anopsie, mes plaies cherchent leur assèchement dans ta clarté.

    Ta mélancolie nationale est une langue de tendresse et d’amour, un besoin de larmes qui ne trouve pas son chemin, un chagrin paisible sans violence ni éclats. Elle est ciment d’existences que rien ne justifie, mais qui conservent l’espoir de se découvrir un sens, feignant d’ignorer que l’étoffe qui se déroule hors du métier à tisser du temps s’appelle oubli.

    Les hirondelles dessinent sur l’azur de larges volutes au son joyeux des cloches de São Cristóvão tintant comme un souvenir ancien. Sous les corsages, les seins défient l’apesanteur, intouchables juvéniles, désir ouvrant sur le vide et la croyance au pouvoir contagieux de la pleine jeunesse, comme si nous était soudainement rendue la terrifiante maîtrise de notre vertige, quand nous pensions avoir usé nos chemins et cédé nos directions à ceux qui marchent dans nos pas.

    Soirée de libations généralisées en l’honneur du Saint parmi les saints. Les petits chaussons de la capoeira glissent avec agilité sur les parquets fatigués de l’Empire, gradient de peaux de la vanille à l’ébène, tandis que les chevelures sombres ou dorées virevoltent et s’accrochent dans les sourires et les barbes drues conquérantes. Parfum d’extase fugace, porté par des flots de Sagres.

    Par une ultime fulgurance vespérale, la silhouette du pont, toute en dentelle rougeoyante de câbles et poutrelles enchevêtrés, se détache un instant sur la lueur tombante du ponant. Les derniers traits ardents viennent frapper les rétines consentantes et le Cristo Rei devient tache d’ombre dans le couchant.

    Cais do Sodré à contre-lumière, des remorqueurs de cœurs à la dérive tirent, sur des bras de mer élongés jusqu’à l’enfance, des tombereaux de souvenirs dégoulinant des collines, pendant que le fleuve indolent charrie des couronnes de fleurs flottant dans le sillage de destins impétueux disparus par-delà l’horizon.

    Mon âme divague. Dans l’air flottent les mots des poètes dont les nymphes du Tage caressent les cheveux mouillés. Les plaintes ululantes des paquebots quittant le port rebondissent à flanc de collines pour venir s’éteindre dans la masse saumâtre, véronèse sur l’anthracite, ombre portée sur l’obscur.

    Conserver foi dans l’épanchement des vagues, dans l’attrait du vide et la volupté des corps, dans l’innocence des visages et la franchise d'une poignée de main, dans la licence d'un éternel recommencement ; avant que tout ne s’éteigne dans le silence de l’astre nocturne suspendu, satellite généreux qui jamais ne cesse de dispenser son flot de clarté, amendant l’assombrissement soudain de la cité en voie d’apaisement.

    Sur la palette liquide tirée par le jusant, transpercée de rayons irradiants, parcourue de soubresauts éoliens, les couleurs glissent et se mêlent, s’épousent et se désagrègent en une douce et sempiternelle cadence séculaire.

    Des femmes d’un autre temps, silhouettes sombres, agiles et furtives, princesses indigentes, mères nourricières de conquistadors de l'ordinaire, gravissent des escaliers de pierre pour disparaître au hasard d’une venelle surgie de l'ombre, sous des foulards d’humilité noués serrés.

    Dans le Bairro Alto sonne l’heure à laquelle les jolies fleurs éclosent. Des cabarets aux murs de coquillages s’échappent des mélodies plaintives et les rires de corps égarés qui disent les peines du cœur et la résignation des âmes, tout autant que la soif d’amour et le désir de vivre. Ici, la nuit est reine car elle guérit tous les maux.

    Avec force cantiques et processions, saintes huiles et confessions, Pâques et carêmes, croix et rosaires, étoles et manipules, la multitude implore miséricorde, suppliques muettes dans l’odeur âcre d'un sacré inextinguible.

    Sous une certaine lumière, à cette heure du jour finissant, tu n’es plus que réminiscences, navire immobile dont le sillage n’est que temps éclipsé. Et le poison diffuse, l’hypnose opère. Pas plus que nous n’avons su retenir le passé nous ne saurions séduire l’avenir, nos patines ternissent au profit d’une incertaine sérénité.

    Privées de lune, les heures nocturnes pèsent sur la ville de tout leur poids. Des lanternes de la Rua Augusta suintent sur les dallages humides des halos parcimonieux décuplant dans leur atonie la solitude des derniers passants. Pourtant, au bout de la rue de l’Or, le fleuve est blanc.

Miradouro Santa Catarina désert, gradins vides et kiosque aux volets clos. Un triste roulement lourd d’humidité marine occlut l’espace occidental. Au fil des ondes pavées, surgissement d’ombres mouvantes dans les angles morts de ma réflexion ; feindre l’indifférence en un calme excessif, épouser les pentes, épuiser le corps et dresser des remparts vaguement imperméables.

    Petite fille de croisade, royaume d’abandon aux entrailles tressaillantes, de ton cœur, battement sismique, s’élève la rumeur finissante du jour ; bientôt sur chaque aspérité s’étendra l’indulgent duvet de ta nuit tiède.

    Coups de vent furibonds et lames scélérates tiennent le siège de mon esprit titubant, de formidables masses nébuleuses courent au ras de mes tourments. Hominine, infime poignée d’atomes, tant de petitesse sous les éléments et chercher encore à toucher l'horizon du doigt en un monde dont la patience est taillée pour l’éternité.

    La masse liquide remonte l’estuaire en rouleaux furieux, Adamastor au bras de ma tristesse, indifférent au ciel de cendres ; sur son visage de bronze, une ombre, grimace indulgente. Un souffle aveugle charrie des embruns, nos lèvres s’assèchent et fendent au sel du grand océan.

    Par couches successives, chacune plus entêtée que la précédente, le crépuscule a dévalé les toits, dégoutté à fleur de façades ; mais c’est du sol qu’a fini par monter l’épais couvert de la nuit, enfermant délicatement pierres et bronzes, rues et ruelles et abandonnant, quelle que fût sa physionomie, le jour qui se termine à son inexorable érosion.

    Depuis des heures, une rogue masse cotonneuse, à la fois lumineuse et grisâtre, décharge ses cataractes. Les chéneaux déglutissent d’abondantes rigoles qui s’écrasent sur balcons, patios et pavés en une lancinante symphonie mineure. Bulletin météorologique intérieur docilement au diapason.

    Soirée dominicale Praça das Flores, la vie traîne et se recueille. Fraîcheur automnale, la cavalcade nébuleuse gomme les faibles étoiles naissantes pour faire place à une pluie suspendue en voiles diaphanes à des pans de ciel morne.

    Ralentir le pas, décharger l'âme, soulager le poids qui pèse sur la remorque pour ne pas risquer la rupture quand l’époque choisit, afin de poursuivre sa marche libre d'entraves, de nous abandonner sur le bas-côté pour prendre jouvence.

Dimanche de novembre, jour de la Saint-Martin dans l’odeur des châtaignes grillées. Entre voûte maussade et fleuve taciturne, rugissent des éclaboussures de gris et de blancs mêlés dont on ne distingue plus lesquelles s’abîment et quelles autres s’élèvent. De sa noire monture, altier, José domine les flots et épie la lumière qui, sans nul doute, percera bientôt les cieux.

« Cheira bem, cheira a Lisboa »

Les trois volumes de la Trilogie des ports sont édités par les édtions QazaQ dans la colection Maison Poésie Brest en version digitale : Éditions QazaQ / Maison Poésie Brest.
ainsi que par Silent Graphics éditions en version livre/papier disponibles sur notre page Boutique.