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Poégraphies séries : Freischwimmer im kalten Wasser

Freischwimmer im kalten Wasser est le journal de bord d'un voyage circulaire sur les traces de décenies personnelles évaporées en une formidable abstraction temporelle, dans une ville dont le mur est tombé mais dont la présence invisible demeure palpable et sa valeur protectrice et distinctive parfois regrettée.

Bruno Green, Friedrichshain, Berlin, juin 2018

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Freischwimmer im kalten Wasser est par Silent Graphics éditions en version livre/papier disponible sur notre page Boutique.

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Très au-delà des peines réside notre royaume intime, celui qui, devenu invincible dans sa douleur, ne craint plus rien ni d’autrui ni de nous-mêmes. Entre renaissance et perdition, s’élever au-dessus de toute attente, au-dessus de tout espoir.

 

A chacun son ciel, à chacun ses étoiles, lorsque le jour fond, il n’y a rien à y faire. Le propre de la noirceur est son inaptitude à réfléchir la lumière, elle se dresse en un mur dense et infranchissable, muette et sourde à nos suppliques. Nul ne sait quand il atteint ce mur, mais ne doit oublier que seule la nuit mène au lendemain.

Dernier tour de piste pour clowns tristes et fauves encarcanés, un funambule file vers les étoiles alors que l’écuyère n’est plus que galop lointain.

Il n’y a jamais de changement de vie. Il n’y a qu’une vie, une seule, dans un monde qui ne vaut que par le regard qu’on lui accorde, un horizon personnel au prisme d’une poésie sensible. Chaque seconde qui s'en détourne n’est qu’ennui et temps à jamais perdu.

La logique des horloges ne nous permettra pas plus d’interrompre la marche que de sortir du cadran. L’unique regret pourrait être que l’aiguille des heures soit condamnée à contempler, impuissante, la course légère, vive et fuyante de celle des secondes.

 

Rien n'indique que nous ne succomberons pas à la journée qui vient, nous privant abruptement de toute possibilité de dire ce qui aurait dû l’être. Alors, comment panser les cœurs et adoucir les peines anciennes refusant obstinément de se dissoudre dans l’oubli ? Comment donner à entendre que c’était là un monde auquel on tenait plus que tout, que la colère n’était qu’amour et que le perdre fut si terrible.

Cathédrale tombée du ciel, cardinales délicieusement égaréesdans l'érubescence de la nuit tutélaire jusqu'à ce que les flèches décochées nous viennent en rebond pour frapper en plein cœur.

 

Chérir l’angoisse et faire rempart de cet ultime vertige précédant la tyrannie du choix, avant d’adoucir le combat en s’accordant la faveur de pouvoir continuer à vivre auprès de ses semblables.

 

Des lignes de fuite pour un homme qui se dédouble, miroir vertical contre réflexion horizontale, dans le canal, le dossier d’une chaise vide et dans les frondaisons, une chevelure soyeusement éclairée par la flamme fragile qui, déjà, se bat avec la nuit.

 

Ne jamais cesser de vivre, mais mourir de vivre. Toutes guerres tues, tous combats réduits à un lointain fracas éreinté, toutes chaires ouvertes devenues scarifications roses et imberbes, il convient d’admettre l’idée de son trépas et de mobiliser dans cette acceptation l’essentiel des forces encore disponibles. Chaque printemps est l’expression de la beauté du monde, chaque automne celle d’une sourde nostalgie, chaque hiver une longue attente, chaque été une insouciante jouissance. Chacun s’éloignera un jour, entre deux saisons, plein de cette beauté mélancolique, patiente et innocente. Et cela est juste et bon.

 

Fragmentation de l’intime par irruption du réel dans un monde de désirs non tempérés.

 

A l’aube du 81e jour, franchir la nuit torrentielle, cautériser sous la caresse des foudres chamarrées déchirant rageusement la voûte ténébreuse ; à l’oreille diligente débonder le cœur et à l’asphalte confier l’ivresse pour embrasser chaque possible comme autant de victoires à venir.

 Dans le regard de l’autre, nous ne cherchons que l’acquiescement de nous-mêmes ; pourtant chacun vit, aime et meurt comme il affronte tout le reste, à sa manière, seul et selon ses aptitudes. La temporalité humaine est un leurre, son environnement le décor éculé d’un théâtre fantasque, nos existences une courte journée dans la lumière dont la veille est le néant et le lendemain l’éternité. Le temps est une formidable absence, une unité de mesure dont nos vies constituent le plus infime échelon palpable, un précipice au cœur de notre essence dont il faut, pour en écarter l'emprise, en nourrir une conscience aiguë. Face à cette âpre réalité, rester digne consiste à parer son désespoir d’un large sourire, l’unique concorde sociale tolérable.

Insignifiances à la surface d’une illusion, comme une pluie d’étoiles sur un enfer travesti en paradis ; m’abstraire de toi m’est impossible.

Machines stoppées, cales silencieuses, somnolence au chant du clapot caressant les tôles éreintées, au bout d’une chaîne d’ancrage gémissante, rouler sur l’onde amère dans la sourde attente d’un nouveau large.

Cœurs avec excès de lucidité, notre douleur vient d’être en poésie au-dessus de tout, de dire avant que soit, de sentir avant d’avoir connaissance, de souffrir avant de jouir.

A l’heure où le bleu n’a plus la force de crever l’atmosphère, le ciel rosît, fond de l’orange au pourpre et finit par sombrer du côté où les rêves ont toujours porté. Dans les jeux de miroirs, votre absolu ne sera jamais ma violence, pas plus que votre liberté mon égoïsme.

Lorsque la transparence des cœurs vire au marbre, surface aveugle et polie, que le bruit amical du vent tourne au souffle glacé de la nostalgie qui jusqu’à l’âme trouve son chemin, il est temps de convoquer les origines pour réveiller l’essence qui marqua le début du chemin.

Rêves incendiés à l’aune d’une hystérie qui ne connaîtra jamais sa panacée ; la vérité, quelles que soient les tentatives pour la travestir, ne réside ni dans l’adoration ni dans la haine, mais en un point soustrait au plus grand nombre, au fond d’un œil ouvert qui observe avec humilité et justesse.

Se terrer n’est pas vivre. Alors parfois, il faut acquiescer aux lois, tenter une sortie, s’extraire de la tranchée pour offrir sa poitrine nue au feu roulant du commun, dans l’espoir tenace d’un effort couronné. La suite n’est plus qu’affaire de hasard pour tous, de pugnacité pour certains, de foi pour d’autres, mais nul ne devine la danse des corps, pas plus que la course aveugle des projectiles.

S’élever. Toujours s’élever, ou à quoi bon le temps passé. Refuser les récurrences, bannir le commun, obtempérer à l’improbable, accueillir l’insoupçonné et plus que tout, demeurer disponible et preste au foudroyant.

On ne meurt pas tant de vieillesse que de ses multiples renoncements. L’acceptation du compromis est chose terrible, un aveu de défaite au cœur d’un monde qui n’attend personne, un paysage brossé de longue date par couches successives déterminées, profondément iniques et vicieuses, un camaïeu de gris mortifère, élevé au statut hypocrite de projet collectif.

Fondus, dissous, dans l’eau, dans l’air, calcinés jusqu’à l’âme, attendre sous la pluie et voir couler l’amour en torrents de boue au royaume doré devenu village désert. Pourtant, déjà au lointain sonnent les douces trompes de la renaissance.

Dans un monde matérialiste se définissant comme pragmatique, dans les faits, une vacuité sans bornes, revendiquer la notion de liberté n’est qu’un cri emprisonné, un râle suppliant, une quête d’absolution d’errements incontrôlés coiffée d’un déni d’imputabilité. Toute autre affirmation est au mieux illusoire, au pire mensongère, in fine, une dérobade. Seul celui se tenant à un pas du précipice dans sa nudité, touche à sa véritable essence, car elle se montre alors bien plus fondée dans une téméraire angoisse que dans un confort plaintif.

Laisser la pensée faire fi de l’air du temps, avertie que dans chaque seconde passée ou à venir gît l’éternité ; les embrasser toutes et chacune, dans la conscience que, tout ou presque glissera dans l’oubli, que les amis continueront de tirer leur révérence, que les amours finiront de faner dans des abîmes de négligence et que la ligne d’arrivée surgira inopinément au creux d’un nouveau détour. Hors de toute mélancolie, se tenir obstinément digne et fier et sur fond de peine antédiluvienne, de désespoir irrépressible et de fracas ambiant, conserver une rage de vivre intacte, sauvage et solaire.

Sans crainte, retournons à la vie, à sa merveilleuse insolence, à sa cacophonie, à son infirmité chronique ; seuls ou accompagnés, délectons-nous de nos imperfections, de nos incompétences naïves, de nos prétendues habiletés contredites par la percussion du réel. Nous pourrions en souffrir, autant s’en réjouir, pour mieux enjamber les gaucheries et rire à la face du destin qui, impérieux, déjà nous comptait vaincus.

Là où colère et mépris demeurent des formes d’attachement, terrible est l’oubli, vide indolent dans lequel des images autrefois chéries se désagrègent à jamais. Pourtant, mieux que le regret, fardeau inutile au cheminement, mieux qu’une langueur frigide dans son hébétude, il importe d’acquiescer à l’édifice érigé, de chérir chaque embûche passée et de célébrer l’improbable parcours dans sa syncrétique unicité, précieux à mesure que la douleur feint de s’estomper en des temps devenus illisibles.

Telle une barcasse voguant sur un infini océanique, quelques pièces de bois, à peine équarries et mal ajustées, nous tiennent lieu de vie. Naufragés de l’éternité, l’œil fouillant la pénombre à l’affût des faisceaux de phares improbables, nous peignons des havres qui ne vivront jamais qu’en songe, pressentant que le soulagement de toucher terre serait synonyme de fin du voyage.

Qui garde mémoire de l’instant où il a vu le jour ? Nulle crainte, celui du passage à trépas ne sera pas plus significatif, c’est entre ces deux pôles que la lumière ruisselle et que le plus ardu reste à accomplir, quand chaque bonheur semble une dette contractée, chaque pas une promesse contrariée, chaque rêve une terre aride.

Sorti des tempêtes, toutes brumes dissipées, le spectacle des corps déchiquetés et des espars brisés sur les récifs font se demander comment l’on est soi-même toujours à flot et prêt sous le soleil à voguer encore vers une destinée qui fascine autant qu’elle effraie. Certes, le cœur est lourd des compagnons perdus en route, des amours flétries et des promesses bafouées, mais l’âme se réjouit à l'idée de rivages peuplés de nouveaux visages qui n’attendent que l’instant d'une improbable rencontre.