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La trilogie des ports : Va al paraiso

Va al paraiso est, au détour d’un voyage inattendu, le témoin d’une découverte qui ne l’est pas moins. Valparaiso, élégante dame fanée aux rides majestueuses, précieuse et délicate dans ton accueil, et vous, humble porteño, belle porteña, qui m’avez accordé l’honneur de croiser vos regards et d’accueillir en vos cœurs chaleureux mon innocence attendrie, ces quelques mots sont les vôtres, avec toute mon admiration et ma reconnaissance.

Bruno Green, Valparaiso, Chili, février 2017.

Ce texte puissant, vibrant, habité d'une âme poétique singulière et dense, écrit dans une langue riche, foisonnante, parfois baroque mais toujours habitée, constitue une véritable déclaration d'amour lyrique à Valparaiso. Les images, empreintes d'une nostalgie active - celle qui ne se contente pas de pleurermais qui sublime, qui nommepour ne pas oublier, qui transfigure le ruine en beauté - frappent par leur intensité. Teintée d'une grande générosité, l'évocation poignante de la ville et de ses habitants oscille avec grâce entre sensualité, mémoire, politique et poésie. Elle porte une voix pleine de tendresse lucide et de colère douce. Dans ce mélange de révolte et d'abandon, de chair et de cendres, on entrevoit la présence furtive de Neruda, de Coloane ou de Sepùlveda.

Lecture Critique, Michel Baillargeon - 2025

Les trois volumes de la Trilogie des ports sont édités par les édtions QazaQ dans la colection Maison Poésie Brest
en version digitale gratuite à télécharger sur : Éditions QazaQ / Maison Poésie Brest
ainsi que par Silent Graphics éditions en version livre/papier disponibles sur notre page Boutique.

Valpo, âme usée, femme fanée, tu es mirage, strates accumulées de grandeurs et chimères, nuée de villages qui se toisent et se dévisagent tandis que ton regard placide suit sur l’océan le vol planant des pélicans ;

hémisphère sud, étoiles sens dessus dessous, de tes mamelons dressés sporadiquement dans la lumière coule vers tes rivages une magnifique décrépitude colorée, citadelle à prendre où tout se donne quand l’essentiel se cache,

orgueilleuse catin australe alanguie à l’angle d’un cap, tes bras ouverts les attendaient et tu as su aimer indistinctement ces esprits marins rescapés d’immensités liquides rugissantes, fous de tes promesses, ivres en rêve de tes atours,

jusqu’à ce que ta splendeur leur file entre les doigts.

Sur leurs pas, je suis tes courbes du bout de mon désir, je sens ta chair se hérisser et tout ton corps m’attire dans sa moiteur, la tête pleine de mots susurrés en rimes dont j’embrasse fiévreusement les contours informes,

et lorsqu’au détour de la vie, ta robe s’entrouvre enfin et qu’apparaissent des fruits dont on devine la saveur passée, ta générosité n’est faite que de pudeur et de fierté silencieuses.

Il faut alors franchir les tourniquets de bronze et se laisser porter vers les sommets, le long de veines profondes et sombres, que gravissent inlassablement des ascensores souffreteux claudiquant à l’assaut de tes hauteurs pudiques,

caressées par un souffle tiède sur lequel flotte le voile immaculé d’une jeune mariée. Là-haut dans les cerros, à quel prix le goût de vivre, à quel prix un bonheur simple ?

Avec béatitude, j’ai embrassé tes pentes et enlacé tes escaliers qui ne menaient nulle part, ou à de vagues édifices de carton-pâte aux occupations fantômes, j'ai frôlé tes palais de bois nonchalamment déhanchés au bord de falaises d’ocre,

bravant l’obsolescence, la gravité et la raison, membrures imbriquées, proues élancées, bélandres se figurant galions, toutes blotties au creux du même fantasme océanique.

Parfois, quand tu t’éveilles dans une brume de tristesse, sous le souffle coupant du Petit Nord qui te saisit les os en dévalant l’Avenida Alemania toute peuplée de spectres

— des femmes à la peau laiteuse, porteuses d’ombrelles, élégance d’un autre siècle, promènent leurs pingouins tandis que sur le Paseo Atkinson, une enfant joue au cerceau —

et qu’à tes pieds gisent ta robe de rouille et les tôles grises de ta mémoire fugitive qui ne trouve plus que le silence à déchirer,

il te revient, douce souvenance, l’apparition d’un point insignifiant miroitant sur les vapeurs de l’horizon, bientôt confirmée par un panache sombre et cotonneux s’effilochant sous les alizés.

Pasaje Apolo, subida Concepción, monte Alegre, avenida Santa Inés, calle Larga, subida Ecuador,

les chemins intriqués de ton improbable royaume cendreux se déploient en un dédale de poésies ;

et à l’heure du pisco sour, le Bar Cinzano résonnera encore des voix de Víctor et Violeta ; et la Vénus del Puerto esquissera assurément, sur des notes rauques, quelques flasques pas de danse.

Petite fille de croisade, royaume d’abandon aux entrailles tressaillantes, de ton cœur, battement sismique, s’élève la rumeur finissante du jour ; bientôt sur chaque aspérité s’étendra l’indulgent duvet de ta nuit tiède.

car bien longtemps après que sur ton quai un tango eut posé le pied, les écluses de Miraflores ont libéré leurs eaux, une dernière vague s’est écrasée sur ton rivage. L’instant d'après, tu n’étais plus.

Au pied de tes collines, la lune jaune, comme ton cœur, a volé en éclats au contact du pacifique miroir salin, et ton regard a sombré dans ces prairies d’or pour l’éternité.

Et toi, Porteño, dont les fils de pouvoir ont fréquenté les mêmes écoles, malheur d’un peuple pour la justification de sa devise, tatouage de méfiance et de douleur,

tes troubadours serrés à tes côtés, doux réconfort face à la haine froide et sauvage, tu t’es emparé des murs de ta vie pour y hisser les couleurs de l’espoir.

Mais lorsque la violence a fini par troquer ses uniformes, l’ombre que tu traînais est devenue quiltro pouilleux et famélique, au poil terne et à l’œil vide, qui, tant bien que mal, continue de veiller sur tes souvenirs du creux de son sommeil paisible.

C’est ensemble, rejetons de misère, chiens de rue affamés dont la plupart vont sur deux pattes, virtuoses à faire bonheur de cette chaleur dispensée sur votre précarité, et moins préoccupés par votre dignité râpée que par votre pitance,

que vous espérez chaque jour voir se lever sur vos existences le rayon pâle qui vous inondera bientôt de son obligeante douceur, et qui, à son zénith, renverra toute ombre au néant. L’eau a meilleur goût dans un verre de couleur, écrivit ton héros de plume.

Et toi, jolie Porteña, quand sur Condell résonnent encore les grelots d’infatigables trolleys, et que ton aristocratie t’aurait souhaitée blonde aux yeux bleus, jamais tu n’oublies que de tes étoiles antarctiques tu ne seras propriétaire,

pas plus que de la terre mapuche qui t’accueillera généreusement et fera de toi sa poussière royale au terme de tes peines ;

trésor de ton cœur, à toute volée, des cloches t’appellent à la ferveur, et les petits autels fragiles, figés dans la cire des siècles,

entretiennent inlassablement la flamme d’un avenir qui, pour être modeste, n’en demeure pas moins unique, fait de cris d’amour et d’allégresse, de révolte et de misère,

qui chahutent la vie et grimpent à flanc de colline se réfugier dans les bras de ceux dont ils sont l’ultime richesse.

vision furtive, songe tenace, puisses-tu m’entraîner encore dans ton ineffable ravissement et faire de mon impatience la roue de ton temps immuable.

Les trois volumes de la Trilogie des ports sont édités par les édtions QazaQ dans la colection Maison Poésie Brest en version digitale : Éditions QazaQ / Maison Poésie Brest.
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