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La trilogie des ports : La lunga notte
Si l’art est une thérapie, sa capacité à prendre son autonomie dans l’adversité demeure pour moi un mystère irrésolu. Pourquoi Palerme, à ce moment précis de mon parcours ? Je ne le saurai jamais, mais la découverte de cette série de photos, vague souvenir soigneusement enfoui, m’a été un choc tant elle contient la représentation de ces semaines informes à l’équilibre vacillant, sombres, violentes et sales. Des murs de Palerme, bien qu’inondés d’un lourd soleil méditerranéen, suintait cette rageuse noirceur. Dans ma course sauvage, en perdition, j’avais choisi mon décor.
Bruno Green, Palerme, août 2018.
Avec La lunga notte, Bruno Green livre un texte qui oscille entre récit intime et poème épique. L’ouvrage s’ouvre sur une prose dense et introspective, l’auteur évoquant un séjour à Palerme où, paradoxalement, il ne découvre ni la ville ni le pays. La capitale sicilienne devient décor mental, miroir d’un état d’épuisement et de solitude. On n’élaborera pas sur les causes de cet état, ceux qui connaissent l’homme et son parcours auront tôt fait de déceler quelques indices, mais là n’est pas l’essentiel. En visitant les anti-chambres de l’enfer, l’auteur accepte d’affronter ses tourments et dans cette atmosphère suffocante, la ville se transforme alors en symbole d’une noirceur intérieure, avec pour toile de fond, les photographies de Letizia Battaglia et le Palermo Shooting de Wim Wenders.
Lecture Critique, Michel Baillargeon - 2025
Les trois volumes de la Trilogie des ports sont édités par les édtions QazaQ dans la colection Maison Poésie Brest
en version digitale gratuite à télécharger sur : Éditions QazaQ / Maison Poésie Brest
ainsi que par Silent Graphics éditions en version livre/papier disponibles sur notre page Boutique.
À Palerme, je n’ai vu ni la Sicile… ni Palerme.
Je n’y ai rencontré que moi-même. Seul, nu sur un lit de misère, dans l’abstraction des jours et la chambre ombreuse d’un appartement vide niché au sommet d’un large escalier de pierre, je suis resté étendu, otage d’un été caniculaire à peine adouci par les bruyants efforts d’un climatiseur souffreteux.

Les os rompus, les sens épuisés, je me suis affronté, déchiré à l’écoute de la voix obsédante,supplique têtue qui, dans un instinct ultime tentant de fendre les ténèbres, refusa de céder au silence, consciente que le mal qui affecte l’âme n’est connu que d’elle seule, fondamentalement impartageable et à formidable distance de toute consolation.

La nuit pèse,
le jour piétine.
Au pas régulier
d’une seconde après l’autre,
tout s’éloigne.

Chute intérieure,
seul avec ton souffe,
les ressources
ne tolèrent plus
l’affrontement.

Propriétés périssables,
saveurs d’une époque,
glissent dans les mailles
d’un chalut éventré,
pour rejoindre
la fosse commune du temps
et ses limons éternels.

Alors qu‘en la noyade
s‘éclipse la main de l’ami
qui n’en était déjà plus un,
t’échappent
la nature de l‘abîme,
le démantèlement sacré,
l’amputation nécessaire.

Dans l’orbite d’un astre noir,
la beauté a pris congé.
Pire que ce qui t’a été volé,
ce qui t’a été abandonné
git dans les plis de ta mémoire,
devenue cangue.

Chaque pensée
sous le faix
de la sidération,
chaque peine
martelée
par le burin têtu
de l’infnie patience du temps,
continuent d’emprunter,
yeux clos,
les avenues rebattues
d’une lang

chaque mur
une traîne suintante,
chaque songe
un catafalque,
chaque regret
l’écho d’une illusion,
chaque image
le spectre d’un temps chéri.

Exhaustion de l’âme,
linceul anonyme
sous la morsure
d’une vaine mélancolie,
à tant frôler la mort
on fnit par tout détruire,
à partir trop vite,
on se découvre les mains vides.

Soldat de retour d’une guerre
qui n’intéresse personne,
nul héroïsme dans la lutte,
nulle compassion dans la défaite.

Oublie paroles acerbes
et accès cadenassés
de cœurs
qui n’ont jamais connu
que l’aigre terreur
de leur propre solitude
dans les répliques
de leurs fêlures, dont tu ne fus,
en leur feinte ignorance,
que le réceptacle impuissant.

Nul n’échappe au combat,
mais scelle ta paix
sans en faire une reddition,
si l’ami est le traitre,
l’amour est sa victime.

Roule la pierre
sans te méprendre
sur la nature de l’ascension,
réveille l’âme froide
d’un sommeil sur le point
de durer toute une vie.

Prends place
à l’épicentre,
obtempère
aux exigences du chaos,
sur la désolation
de ton martyr,
prends le deuil
de tes traces.

Tes blessures
sont ta force,
tes cicatrices
ses étendards,
ton sang
une feur de clarté,
quand l’oubli
devient clairvoyance.

Chéris tes peines
et honore les offenses,
adopte-les
pour sol fertile,
quand chaque saison
laisse place à la suivante,
chaque tourmente
à l’éclaircie.

Franchis le détroit,
accueille chaque pas
comme une victoire ;
comme la graine
qui éclot dans la boue
se hisse vers la lumière,
ton effort est sacré.

Accepte que le chant des oiseaux
t’a précédé et te survivra,
entends maintenant
leur murmure
enfer au vent
d’une joie retrouvée.
Il n’existe de futur
que le fruit
de l’instant présent,
quand seul l’amour
mérite ton attention.

Comme la marée ne monte
que lorsque la lune est parée,
la vie ne requiert
que ta présence.

Ombre dans la lumière,
force dans la tendresse,
joie dans la peine,
n’est immobile
que ce qui a cessé de vivre.

Mais l’aube point.
Reviens d’où nul n’a pu te suivre
et ménage tes mots,
car s’il existe une poésie,
c’est celle du don de soi.

Les trois volumes de la Trilogie des ports sont édités par les édtions QazaQ dans la colection Maison Poésie Brest en version digitale : Éditions QazaQ / Maison Poésie Brest.
ainsi que par Silent Graphics éditions en version livre/papier disponibles sur notre page Boutique.
