
© Photo : Jo Pinto Maia
The Mellotone project by Bruno Green
Comme toujours chez Bruno Green, le groove est une composante naturelle fondamentale. Tout le reste semble en découdre. Les sons s'infiltrent, pernicieux, avant de révéler ce qu'ils recèlent de potentiel harmonique. Rien ne s'envole au-hasard, dans ce ciel bas et lourd sur lequel naviguent quelques anges de Wim Wenders. Enivrante et chaloupée, urbaine et ouatée, la musique de The Mellotone project avance comme masquée, dans un jeu de fausse piste et de chausse-trappe, oscillant entre ses références et ses ouvertures génériques.
Sculpteur de son, Bruno Green mêle depuis longtemps l'électronique et l'acoustique. Dans cet enclave de liberté créatrice que sont les trois volumes de The Mellotone project, il avance encore plus loin dans sa tentative d'art global, de communication intégrale, en adossant au projet, des objets photographiques, « The Poegraphy series », images et mots poétiques de Berlin baptisés « Freischwimmer im kalten Wasser » (soit nageur libre en eaux froides).
Musique, graphisme, image et littérature alimentent donc ce projet total qui résonne dans les enceintes et que chacun pourra s'approprier, dans cet autre rapport au temps, à l'empathie et à l'humilité…
Une pause magique dans le bruit du monde et la course imposée d'une horloge qu'on construit à notre place. Un doux retour à l'intime qui scelle notre universalité.

Artwork Philippe Chrétien © Silent Graphics 2025
The Mellotone project vol.1 : Apostate
THE MELLOTONE PROJECT semble débuter par un état des lieux. APOSTATE investit Berlin depuis le ciel, comme les Anges de Wim Wenders. Un peu en surplomb, un peu en découverte, mais empli de ce qui ferait référence commune et communauté abstraite, en fonctionnant comme une série de filtres poétiques. Avec ses brusques ruptures de rythme et ses envolées Floydiennes, ses références à Bowie et ses climats à la fois aériens et délétères, ce premier volume ressemble à un vol de reconnaissance, effectuant de longs cercles concentriques, tournant à la recherche de la magie, de l'histoire et de ses acteurs. Entre new-wave fondatrice et électro-trip-hop, si ces chansons sans voix se posent « Au vent des peines », ce sera pour mieux suivre ensuite en somnanbule les boucles et méandres de la « Wannsee » dans la cité et se réveiller brusquement en « Apostat ». Sûr de rien que de la valeur de sa propre vie et de ses souvenirs, de cette recherche d'un temps pleinement vécu et non perdu… Tout s'achèvera momentanément dans un bip vintage de téléphone en fin de ligne.
Apostat : Personne qui renonce publiquement à une doctrine, une croyance ou une autorité, en refusant de suivre la ligne directrice et de s'y soumettre.

Artwork Philippe Chrétien © Silent Graphics 2025.
The Mellotone project vol.2 : Golden boy
THE MELLOTONE PROJECT poursuit sa découverte de la ville, cette fois à hauteur de pavé, de bitume et d'herbe folles. Comme en atterrissage, GOLDEN BOY est plus introspectif, se frayant des chemins improbables, flotte et virevolte, aussi fantasque qu’incontrôlable. Après après avoir traversé des contrées sauvages et hostiles, l'homme renonce à ses ailes pour s'en inventer d'autres, sur la terre ferme. Comme si, après le temps du refus des religions, des croyances et des ordres externes, il fallait à présent inventer ses propres voies. Entre l'intime et l'universel, dans une forme d’apaisement et de clair obscur, Berlin se donne à présent à hauteur d'homme. Entre les rues et les parcs, l'homme se glisse dans la possibilité de son utopie, à la fois bohème et joyeux de cette félicité, dans l’énergie d’un désespoir heureux et apaisé. Rien n'est gravé dans le marbre. Tout glisse et se superpose, s'immerge et flotte en suspension. On se gardera bien de chercher à définir la voix fantomatique de « Dark as dark can be ». Dans les lumières de Sigur Ross et d'Arvo Pärt, GOLDEN BOY invente sa propre forme de rédemption, non religieuse mais profondément sacrée et surtout ancrée dans un impérieux besoin de communion. Seul et ensemble. Unique et universel.

The Mellotone project vol.3 : Love particles
Y aura-t-il une conclusion ou une simple ouverture à The Mellotone project? La question reste en suspend. Ces « particules d'amour » naviguent en tout cas sur les terres de Brian Eno et de la musique répétitive de Steve Reich. Le décor Berlinois était parfaitement planté, dans le ciel comme sur terre. Il est sans doute temps alors de se laisser porter par le souffle, qu'il soit sacré ou profane. Les ailes abandonnées sur le sol, il faudra trouver d'autres moyens de locomotion… Des sons percussifs qui tournent et cabriolent, s’essoufflent en volutes. Les particules osent à présent la dissonance, la différence et la fuite, sans doute parce qu'elles savent qu'elles sont aimés ou en passe de l'être. Les bruits s'amoncellent et se mettent en branle dans un carrousel qui tourne lentement, très lentement, au rythme des respirations. L'ambiance est résolument à l'ambient électro. La brusque poussée stratosphérique de « Der blaue Reiter » avant les rires d'enfant de «Love particles» et la chorale adolescente mêlées de sirènes de « Warschauer Straße », comme un condensé d'histoire, c'est à dire de souffrance et d'espoir… Dans cette demi-heure contemplative et posée, comme un tamis filtrant les bruits du monde, le silence et les pauses reprennent leur droit. L'auditeur se laisse aller à ses questionnements et à ses rêveries intérieures. L'amour est un refuge ultime, assurément. Et c'est peut-être cela, la lecon de ce MELLOTONE PROJECT.
Chronique écrite par Goulven Hamel.
Artwork Philippe Chrétien © Silent Graphics 2025
