Bréviaire
Il m’aura fallu quelques décennies pour m’en convaincre pleinement : la poésie dicte mon rapport au temps qui est celui de vivre.
Bien plus qu’un état de béatitude passager, elle est égide, forme d'indifférence bravache mais tranquille face aux possibles mécomptes nichés au creux des futurs. Conjuguée à un usage intensif du « non », elle m'a tenu lieu de boussole quand hurlaient les vents mauvais.
Ce bréviaire personnel, cette langue infusée dans l’inconscience de l’enfance, est un guano qui tapisse subrepticement l’identité profonde au fil des ans et, qualité non négligeable, tranche toute alternative. Alors, je serre ma langue, je m’y agrippe de toutes mes forces, de crainte de la voir fondre de l’intérieur et s’évanouir à jamais. Les mots sont des images, leur assemblage des émotions ; l’idée de leur perte m’est insupportable, bien plus que celle de la parole. Vivant dans l’abstraction, ce rempart est incessible. Au-delà d’adoucir ce qu’il habille, il constitue notre seule colonne vertébrale digne de ce nom : la beauté.
C’est en suivant ce chemin, souvent semi-aveugle, que j’ai bâti l’ensemble de mes projets. Quelles que soient leur forme ou leurs outils, ils tissent une même toile intime, indissociables et complémentaires. Cet univers qui frôle sa quarantaine, je l'embrasse, faux-pas et fausses routes inclus.; car vie et création ne font qu’un, et le refus de l’immobilisme implique une part de risque et d'erreur que je n’ai jamais craint d’assumer.
Ni les fanfares de la ligne d’arrivée ni les cotillons de victoires éphémères ne m'ont jamais importé. Ce qui m’anime, c’est le chemin ; ce lieu sacré où l’on n’a rien à prouver à personne, sinon à soi-même.
Bruno Green - Lennoxville - juin 2026
